Un vol riche en péripéties

Publié le par Françoise Andersen

 

 

D'habitude, après chaque séjour à Thonon, je prenais l'avion de 18 h 40 pour rentrer à Copenhague, mais cette fois-ci, pour je ne sais plus quelle raison, j'avais pris celui qui partait le matin de bonne heure. Quelle ne fut pas ma surprise de me trouver devant un tout petit appareil qui ressemblait plus à un vieux coucou dans lequel on fait les baptêmes de l'air qu'à un avion de ligne. La passerelle avait au plus 4 ou 5 marches. Il me rappelait un petit appareil à hélice qui m'avait ramenée d'Angleterre quand j'avais 16 ans, un jour de grand vent. Après avoir raté 3 ou 4 fois l'atterrissage à l'aéoport de Beauvais - qui disposait alors d'une seule piste - il nous avait déposés à Orly. J'étais allée à Londres pour un voyage d'études avec ma classe. Imaginez l'angoisse de tous les parents qui attendaient en bas et qui avaient vu l'avion descendre, remonter, redescendre, etc. et les voitures de pompiers prendre position le long de la piste. Vous voyez, ça ne date pas d'hier, mes ennuis dans les airs.

 

Cet appareil ne m'inspirait pas confiance: je me disais qu'on allait être bien secoués étant donné qu'il y avait déjà du vent à Genève. Les autres fois, je pouvais toujours avoir recours à l'alcool pour me calmer les nerfs (du champagne pendant le repas et un petit Grand Marnier après font des miracles sur moi), mais je me voyais mal commander un Grand Margnier à 8 heures du matin ! Enfin je me suis dit qu'il ne fallait pas s'en faire à l'avance, et que tout allait sûrement très bien se passer.

 

J'étais côté couloir, comme je l'avais souhaité (j'ai de vagues tendances clautrosphobes en avion), et la place à ma gauche était vide. La dame suisse qui était à côté du hublot s'était vite plongée dans un livre. Donc pas d'espoir de conversation de ce côté-là. Moi aussi j'avais emporté un livre, mais j'aime bien bavarder avec mes compagnons de voyage. C'est souvent très intéressant et surtout le temps passe plus vite.

 

De l'autre côté du couloir il y avait un Japonais. Il appartenait apparemment à un groupe qui remplissait pratiquement tout l'appareil. Ça s'annonçait mal question conversation. Mais fidèle à ma réputation (mon père disait toujours que je pourrais faire parler un cheval de bois), je me trouvais quelques minutes plus tard en train de papoter avec mon voisin nippon dans un anglais qui ne faisait pas honneur à mes profs d'anglais successifs !

J'avais appris que ce Japonais faisait partie d'un groupe de cadres d'une firme d'électronique qui se rendait à un congrès à Copenhague. Il croyait que je partais en vacances à Copenhague. Je l'ai détrompé en lui disant que je vivais à Copenhague où j'enseignais le français langue étrangère, à l'Université. Il s'est passé alors quelque chose d'étrange: il a fait un profond salut (ce qui était assez comique dans la position assise). J'avais d'abord cru qu'il allait relacer ses chaussures. Il s'est mis ensuite à chuchoter quelque chose à son voisin, qui a lui-même passé le mot au suivant, et j'ai vu tout à coup une dizaine de paires d'yeux bridés qui se tournaient vers moi. Ils ont tous effectué un salut en plongeon avec les marques extérieures du plus profond respect. Comme je n'avais pas précisé que j'étais une modeste chargée de cours vacataire en chômage partiel, ils avaient cru, à tort, que hiérarchiquement je leur étais supérieure.

 

Déformation professionnelle oblige, je me suis mise à inculquer à mon Japonais les rudiments de la langue danoise. Il a très vite appris à dire "Skål" (= santé) et "Tak" (=merci). Je n'avais jamais remarqué à quel point "merci" en danois sonnait japonais ! Il a essayé de m'apprendre le japonais, mais j'étais moins douée que lui. Bref le temps a passé très vite et j'ai vu que nous survolions déjà la Baltique. Je trouvais finalement notre petit Fokker très sympathique, même si nous commencions à être un peu secoués. Mais le pilote nous avait prévenus qu'il y avait de la tempête à Copenhague. Là où j'ai commencé à m'inquiéter c'est quand j'ai constaté que nous avions commencé la descente beaucoup plus tôt que d'habitude. Nous nous rapprochions de plus en plus de la mer, et Copenhague était encore très loin. Il m'a aussi semblé que le bruit des moteurs avait changé. J'ai l'oreille très fine et c'est toujours moi qui entends des bruits anormaux dans la voiture. C'est pratique pour aider mon garagiste dans son diagnostic en cas de panne.

 

Ma voisine helvète qui, depuis un moment avait cessé sa lecture, m'a appris aimablement que le même type d'appareil s'était écrasé la semaine d'avant après avoir eu une panne dans un des deux moteurs. Elle a tendu l'oreille et m'a annoncé qu'elle empruntait souvent ce vol et qu'elle était habituée au bruits des moteurs: elle était sûre que nous n'avions plus qu'un moteur qui fonctionnait. Elle m'a dit cela sans sourciller. Je n'ai jamais vu quelqu'un d'aussi "cool" comme dirait mon cadet. Le pilote a trouvé bon de nous rappeler à ce moment-là que les vestes de sauvetage se trouvaient sous notre siège. J'ai essayé d'aller vérifier (ce qui n'était pas facile avec la ceinture qui me retenait) mais je n'ai rien senti. Je me suis dit que c'était bien ma veine !

 

L'avion était maintenant secoué dans tous les sens et nous perdions de plus en plus de l'altitude. Bien entendu cela faisait longtemps que toutes les hôtesses étaient devenues invisibles. Sur la mer, les voiliers qui d'habitude n'étaient que des petits points blancs me semblaient tout proches, et nous étions encore loin de l'aéroport. Tout à coup une bande lumineuse s'est allumée par terre le long du couloir. Je me rappelais que lors des instructions au départ, j'avais souvent entendu dire qu'en cas d'urgence il fallait se diriger vers les sorties de secours en suivant une bande lumineuse, mais je m'étais toujours demandé comment celle-ci apparaissait. Elle était maintenant bien visible même si les autres sources de lumière étaient éteintes. En même temps retentissait une sirène lugubre: Wou wou wou.... Je me suis toujours demandé quelle avait été son utilité. Il n'était pas utile d'attirer davantage l'attention des passagers sur le sérieux de la situation. Tous les Japonais avaient viré au jaune-vert.

 

Pourtant quelques minutes plus tard, j'ai fini par sentir le contact merveilleux avec la piste.

 

Je n'ai jamais su si la dame suisse pessimiste avait eu raison en prétendant qu'un moteur était hors d'usage, et si nous avions effectivement frôlé la catastrophe et je ne le saurai jamais. En tout cas, je n'ai plus jamais pris le vol du matin

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