Le jeu de l'amour et du hasard

Publié le par Françoise Andersen

Première partie : COMMENT UNE AFFICHE PEUT CHANGER UNE VIE

Si j'ai emprunté ce titre à Marivaux, bien que mon histoire n'ait aucun rapport avec sa pièce, c'est parce que le hasard a joué un très grand rôle dans ma vie.

J'étais en deuxième année de licence d'anglais et je voulais devenir professeur. Une amie de ma mère, qui avait un fils qui faisait les mêmes études que moi. trouvait que j'étais un bon parti pour lui. Cette ex-future belle-mère avait donc décidé que nous étions faits l'un pour l'autre et elle l'avait dit à ma mère, qui me l'avait répété. Cette dame avait un sens pratique très développé et avait tout de suite vu l'intérêt de cette union : comme nous allions enseigner la même matière, son fils pourrait, quand nous serions mariés, corriger non seulement mes copies, mais également les miennes, et préparer nos cours, ce qui me laisserait du temps pour m'occuper des tâches ménagères (elle était italienne et habituée à cette répartition des rôles)

Je garde de son fils l'image d'un garçon brun très timide. Le summun de notre intimité a été d'être parfois assis côte à côte sur le banc d'un amphi de la Sorbonne. Je n'ai même jamais su s'il était au courant des plans de sa mère ou même si je lui plaisais. Dans certaines familles, on en était encore, à la fin des années 50, au temps des mariages plus ou moins arrangés. Sans m'enthousiasmer, cette idée ne me déplaisait pas. Elle me semblait raisonnable.

En plus des épreuves écrites et orales d'anglais, il fallait choisir une option. En général tout le monde prenait " littérature américaine " et je m'apprêtais à faire pareil. Mais un jour, alors que je me rendais à un cours, j'ai vu un colleur d'affiche, qui était en plein travail. Comme je suis curieuse, j'ai voulu voir de quoi il s'agissait. Mais il n'était pas très habile et l'affiche n'arrêtait pas de retomber lamentablement. J'ai failli passer mon chemin (et dans ce cas, je n'aurais certainement jamais mis les pieds au Danemark), mais la curiosité a été la plus forte. Quand il est enfin parvenu à redresser l'affiche et à la coller à grands coups de balai, j'ai vu que l'Institut d'Études Scandinaves" informait les étudiants de langues étrangères qu'ils pouvaient passer un certificat de Langues et Littératures Scandinaves, qui entrait dans le cadre des options pour la licence".

J'ai alors tout de suite eu envie d'étudier le norvégien. En effet j'avais vu des documentaires sur la Norvège et la beauté des paysages et des aurores boréales m'avait donné envie de découvrir ce pays. Je me suis dit que la meilleure manière de le faire serait d'apprendre la langue. J'ai donc noté les heures de permanence du lecteur qui était chargé des inscriptions. Il n'y avait pas beaucoup d'enseignants dans cet institut. Si mes souvenirs sont exacts, il y avait un titulaire de chaire et un lecteur scandinave pour chaque langue. C'était le lecteur danois qui était chargé, pour toutes les langues, des inscriptions, qui avaient lieu à la bibliothèque Ste-Geneviève, Place du Panthéon.

Le lendemain en allant m'inscrire, j'étais un peu émue à l'idée que j'allais pour première fois rencontrer un Scandinave.

Deuxième partie: LE SÉDUISANT ÉTUDIANT DANOIS

Quand j'ai dit à ce jeune prof danois que je voulais m'inscrire au cours de norvégien, il m'a donné les horaires. Pas de chance: ils coïncidaient avec des cours d'anglais que je devais absolument suivre. Il m'a alors donné les horaires des cours de danois, qui me convenaient beaucoup mieux , en me disant qu'on me comprendrait en Norvège, si je parlais danois, les langues étant très proches.

J'avoue que le Danemark évoquait seulement pour moi un pays plat, les contes d'Andersen et la petite Sirène dans le port de Copenhague. Mais si cela devait être la voie obligée pour communiquer avec les Norvégiens et faire ainsi un voyage plus intéressant, pourquoi ne pas m'inscrire à ce cours !

Je tiens à préciser qu'à ce jour je n'ai pas encore mis les pied ssur le sol norvégien et il est peu probable que je les y mette jamais.

Les cours avaient lieu dans une salle de classe microscopique, qui était située en haut d'un vieil immeuble, rue de la Sorbonne. Il y avait cependant largement assez de place pour les 6 ou 7 étudiants qui assistaient à ces cours. Très vite je me suis aperçue que l'enseignement était beaucoup trop livresque et que je ne serais jamais reçue à l'épreuve orale si je ne pratiquais pas la langue. Quelqu'un m'a alors conseillé de m'adresser au pasteur de l'Église danoise de Paris. pour lui demander s'il pouvait me mettre en contact avec un étudiant ou une étudiante venu(e) étudier le français à Paris, afin que nous puissions nous aider mutuellement à préparer nos épreuves orales respectives. Il m'a téléphoné peu après pour me dire que les étudiants allaient bientôt organiser une fête et que je pourrais y rencontrer un étudiant qui était intéressé par ma proposition.

Quand je suis arrivée, j'ai demandé où était ce garçon et on m'a présenté à lui. C'était le jeune Danois dans toute sa splendeur: grand, allure sportive, blond aux yeux bleus, bronzé. En plus de cela, le regard séducteur. Moi qui n'avais encore jamais été amoureuse, je me disais que cela allait peut-être enfin m'arriver.

Troisième partie: LA FILLE "SÉRIEUSE"

Henning - c'était son prénom - m'a dit que son père était armateur et qu'il se destinait à lui succéder. Il avait vraiment tout pour lui, ce charmant jeune homme ! Et il parlait un français si impeccable que je me suis demandé pourquoi il avait dit au pasteur qu'il souhaitait l'améliorer. Peut-être voulait-il simplement draguer une petite Française ? il faut dire que les Françaises en 1958 avaient, auprès des Danois, la réputation d'être des femmes légères: "Gay Paris", les "petites femmes de Pigalle", l'amant caché dans le placard des vaudevilles, etc. et autres clichés étaient en effet très en vogue à l'époque parmi les Danois.

Les collègues de mon futur mari ont d'ailleurs essayé de le mettre en garde quand il leur a dit qu'il voulait se marier avec une Française. Même ma belle-mère avait une piètre opinion des Français. Elle m'a dit un jour: "Tous les Français trompent leur femme". J'ai immédiatement protesté que mon père n'avait jamais trompé ma mère, sur quoi elle a répliqué : "Il doit être le seul" ! ;)

A l'époque le Danemark était un pays très puritain. Tout a changé avec mai 68. Ils sont passés presque sans transition à une liberté sexuelle totalement débridée. Les sex-shops ont poussé comme des champignons dans la rue la plus commerçante de Copenhague - d'où elles ont maintenant complètement disparu. Les filles perdaient leur virginité vers l'âge de 13 ou 14 ans en colonie de vacances. Et puis le Sida est arrivé et les moeurs ont à nouveau changé. Mais je vous parlerai de cela un autre jour. Revenons à notre sujet.

Tout avait bien commencé, mais ça s'est gâché quand Henning a proposé que nous commencions nos échanges linguistiques le dimanche suivant. Il m'a donné sa carte de visite en ajoutant: "Tu peux venir dans ma chambre dimanche après-midi".

Je ne savais pas qu'au Danemark les écoles étaient toutes mixtes et que les jeunes avaient l'habitude d'avoir des relations de pure camaraderie avec ceux et celles du sexe opposé. Mais en France, en 1958, si une fille allait dans la chambre d'un garçon et se faisait violer, on disait: "Elle l'a bien cherché". Mon sang s'est donc glacé dans mes veines et Henning s'est aperçu de mon embarras. Il m'a regardé avec un sourire mi-rassurant mi-ironique. Il n'était pas question que j'aille dans sa chambre, mais je ne voulais pas avoir l'air gourde, alors j'ai fait comme si j'acceptais. Dès que j'ai été de retour à la maison, je lui ai écrit une lettre en annulant notre rendez-vous sous je ne sais plus quel prétexte. Je suis sûre qu'il n'a pas été dupe.

Le lendemain je retournais voir le pasteur danois pour lui dire que je préférais qu'il essaie de trouver une étudiante plutôt qu'un étudiant.

Quelques jours plus tard, une Danoise, portant le prénom d'Inger (qui se prononce "inneguoeur") m'a téléphoné et m'a donné rendez-vous devant fontaine Saint-Michel. Je me suis rendue à ce rendez-vous avec quelques minutes de retard. Elle n'était pas là et j'ai eu peur qu'elle soit venue, puis repartie. Je l'ai quand même attendue en faisant les cent pas. Un monsieur d'un certain âge a commencé à me déshabiller du regard et j'ai compris qu'il se méprenait sur moi. Je me suis vite dirigée vers la station de métro, avant qu'il ne me demande: "C'est combien ?" et que je sois obligée de lui répondre dignement: "Monsieur, je ne suis pas celle que vous croyez" ;)

Quatrième partie : LE VOYAGE À COPENHAGUE (Fin)

Une fois de retour à la maison, étant donné qu'Inger n'avait pas appelé pour s'excuser d'avoir oublié notre rendez-vous, j'ai hésité à l'appeler. Je trouvais sa conduite inexcusable. Je l'avais attendue en vain plus d'1/2 heure. J'avais envie de tout laisser tomber et de me débrouiller toute seule pour l'oral de danois, car ça devenait vraiment trop compliqué.

Mais comme j'étais arrivée un peu en retard à la fontaine St-Michel, je me suis dit qu'il était possible qu'elle ait eu moins de patience que moi et qu'elle soit repartie au bout de 5 minutes en voyant que je n'étais pas là. Ou bien elle avait pu avoir un accident. Elle était peut-être dans un lit d'hôpital dans le coma ou pire à la morgue. J'ai toujours eu l'art de dramatiser les choses, car je suis une perpétuelle angoissée. J'ai donc trouvé plus poli de l'appeler. En fait elle avait complètement oublié notre rendez-vous. Elle était sincèrement désolée. Elle m'a donné l'adresse de la famille dans laquelle elle était jeune fille au pair en banlieue, en m'invitant à venir lui rendre visite un mercredi, qui était son jour de congé.

Cette fois-ci nous nous sommes enfin rencontrées et nous avons tout de suite sympathisé. Je me souviens qu'on était à la fin février, mais qu'il faisait si beau que nous avons pu prendre le thé dehors sur la terrasse. Elle n'en revenait pas. Elle m'a dit qu'au Danemark, ce jour-là il y avait moins 15 et qu'il neigeait. Elle m'a appris qu'il commençait en général à neiger fin octobre et que ça ne fondait que fin avril-début mai. Je me suis dit que je n'aimerais pas habiter dans un tel pays !

Comme elle parlait bien mieux le français que moi je ne parlais le danois, nous nous sommes mises automatiquement à parler français. En fait je ne me souviens pas avoir jamais travaillé mon danois avec elle. En effet nous ne nous sommes vues que deux fois. Après ma visite, elle est venue un dimanche déjeuner chez mes parents, à Creil. Bien sûr, la conversation a eu lieu en français. Elle devait rentrer au Danemark peu après et je n'ai jamais donc pratiqué mon danois. Je me demande encore aujourd'hui comment j'ai pu avoir mon certificat de Langues et Littératures scandinaves. Je pense que grâce à un système de coefficients et de bonnes notes à l'écrit, ça a compensé.

Avant de quitter la France, Inger m'a dit que bien que les hivers soient très rigoureux au Danemark (ils l'étaient à l'époque) les étés étaient très agréables. Elle m'a invitée à venir passer une dizaine de jours chez ses parents qui "seraient ravis de me recevoir". En fait ils n'étaient pas encore au courant de l'invitation que je n'ai d'ailleurs pas prise au sérieux. Mais pourtant ce n'était pas une invitation de Gascon: dans une lettre reçue quelques semaines plus tard, Inger m'a à nouveau invitée et la date à été fixée au début juillet pour une période de 10 jours. Elle m'a dit qu'elle avait un frère, mais qu'il ne serait pas là, étant donné qu'il serait en vacances en Italie avec des copains.

Mais quand je suis arrivée dans la petite "maison d'été" de banlieue où habitaient ses parents pendant la belle saison - comme beaucoup d'habitants de Copenhague - la première personne que j'ai vue devant la porte, ça a été Knud, le frère en question.

Il s'est avéré que, juste avant mon arrivée, Inger était tombée amoureuse et qu'elle devait partir le lendemain en vacances avec son chéri, sans se soucier de moi. Elle comptait sur son frère pour me faire visiter Copenhague. Mes sorties avec lui sont vite devenues très romantiques et la veille de mon départ (c'était un 17 juillet) il m'a demandé si je voulais l'épouser. J'ai accepté le plus naturellement du monde. Nous avons même fixé la date du mariage au 17 juillet de l'année suivante, le jour anniversaire de cette demande en mariage, qui a eu lieu dans un endroit romantqiue: Le Parc aux cerfs.

Avant mon départ Knud m'a acheté une chaîne en argent avec un petit coeur. Dès mon arrivée à l'aéroport c'est la première chose qu'a remarquée ma mère. Elle était effondrée. Elle m'a dit "Et si on s'oppose à ce mariage, ton père et moi". J'ai eu alors une réaction cruelle que je regrette aujourd'hui. Je lui ai répondu: "Ca ne changera rien. Je suis majeure" . Je venais en effet d'avoir 21 ans, âge de la majorité en 1960. Ma seule excuse, c'est que j'avais eu une éducation trop stricte et que comme pour beaucoup de filles de cette époque, le mariage était un moyen d'échapper au joug paternel.

Ma mère a ensuite reproché à mon père de m'avoir empêchée de faire des études d'espagnol. En effet j'aurais voulu être prof d'espagnol, mais à l'époque il fallait passer 6 mois dans en Espagne et mon père avait eu peur que je "m'entiche" d'un Espagnol et que je parte vivre en Espagne. Ma mère m'a dit ensuite, lors d'un séjour à Copenhague: "Si tu t'étais mariée avec un Espagnol, c'aurait été quand même mieux pour nous, pour venir vacances chez toi".

Comme quoi je ne m'appellerais pas aujourd'hui Françoise Andersen:

- Si je n'étais pas passée devant l'affiche de l'Institut d'Études scandinaves juste au moment où elle était en train d'être collée. Une fois en place, je ne l'aurais peut-être pas remarquée parmi toutes les autres.

- Si les cours de norvégien n'avaient pas eu lieu à la même heure que mes cours d'anglais

- Si je n'avais pas eu peur d'aller travailler avec un Danois dans sa chambre.

- Si je n'avais pas rappelé Inger après le lapin qu'elle m'avait posé boulevard St-Michel

- Si le voyage de son frère en Italie n'avait pas été annulé au dernier moment

- Et enfin si Inger ne m'avait pas jetée dans les bras de son frère en m'abandonnant pour aller en vacances avec son amoureux (qui est d'ailleurs devenu mon beau-frère un an après mon propre mariage).

Église de Vanløse, Danemark, le 17 juillet 1960

Église de Vanløse, Danemark, le 17 juillet 1960

Publié dans Souvenirs

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marine D 13/05/2017 08:05

Amusante ton histoire, comme quoi notre vie tient à plein de circonstances et à bien peu de choses, à chacune ses hasards et moi c'était en dansant le rock à Toulouse, dans une boum, invitée par une copine très vieille France dans un cercle d'étudiants "droite-droite", vêtue d'une jolie robe bleue confectionnée par ma maman qui, si elle l'avait su avant ne l'aurait pas cousue si belle ! Oups !

francoise 13/05/2017 09:25

Ta maman n'appréciait pas celui dont tu allais partager la vie ? Merci de ta visite.

Tom f'event Production 31/07/2015 02:40

bonjour,
j'ai pris le temps de tous lire en une seul fois....
j'ai commencer à lire vos écris vers 23h.... je viens de finir à presque 3h du matin sans m'arrêter....
je me suis laisser porter par la lecture.
je suis originaire de Nogent sur oise aussi ....
on ne parle pas assez de ces personnes je trouve, ce monsieur n'as pas été assez mis à l'honneur.
un lieu, une rue, une place devrai existé en son honneur ! ( a moins qu'elle existe déjà)

Est-ce que tous ces écrit sont paru dans un livre via une édition ?

bien cordialement

et encore BRAVO !

francoise 13/05/2017 09:34

Il y a à Nogent-sur -Oise une "Allée des frères Rochex"

Mes petites histoires d'animaux ont été publiées sur mon autre blog
http://histoires.vraies.over-blog.com
Celles qui sont auto-biographiques ont été uniquement publiées sur ce blog. J'aime le côté immédiat et réactif des blogs, alors je n'ai jamais cherché à être publiée "sur papier". Merci pour votre intérêt et toutes mes excuses pour avoir mis tant de temps à vous répondre

@nnie54 06/04/2015 20:39

je te reconnais bien Françoise, vous formez un beau couple....
; )
J'ai lu tes trois autres articles et je dois dire que tu as une très bonne mémoire pour raconter ainsi tous ces faits. L'histoire du bouquet de roses, tes souvenirs de petite-fille en temps de guerre, etc... beaucoup de jeunes devraient lire tes histoires, ça leur montrerait un peu du bonheur qu'ils ont de vivre à notre époque. Moi, ma mémoire flanche un peu...par moments....
J'ai beaucoup aimé te lire.
@.

vivi 03/04/2015 21:47

Tu as rajouté la photo ? Elle n'y était pas hier !

vivi 03/04/2015 21:59

Tu as très bien fait ! Vous êtes beaux ! J'aime beaucoup ton bouquet :o)

Françoise Andersen 03/04/2015 21:54

C'était trop austère sans illustration.

Alba 03/04/2015 18:47

grrr ... qui t’ont menée ... !

Françoise Andersen 03/04/2015 21:55

Je n'avais même pas remarqué. En lisant, mon cerveau rétablit automatiquement la bonne orthographe. Il est entraîné, avec toutes les fautes d'inattention que je fais moi-même. :) Moralité: il vaut mieux ne pas faire remarquer ses fautes ! En fait on ne fait qu'attirer l'attention dessus.