Souvenir de mes 16 ans

Publié le par Françoise Andersen

Ah.... "Quelques fleurs » d'Houbigan... Si je pouvais plonger mes narines dans les effluves s'échappant d'un vieux flacon, je suis sûre que je remonterais le temps comme Proust avec sa madeleine.

Souvenir de mes 16 ans

C'était en 1954. J'avais 16 ans. Ma meilleure amie, C. allait en avoir 17. Nous étions inséparables et nous nous confiions tous nos petits secrets. Elle s'intéressait déjà aux garçons, alors qu'aucun représentant du sexe dit fort n'avait encore fait battre mon coeur. Mais un jour, au lieu de s'enticher à nouveau d'un grand dadais de terminale du lycée de garçons, elle a jeté son dévolu sur un présentateur de télévision. Celui-ci est décédé en 2008, à l'âge de 88 ans. Comme je ne veux pas dévoiler son identité, je l'appellerai J.

Nous n'avions pas encore la télé à la maison, mais les parents de mon amie avaient "un poste de télévision" comme on disait à l'époque. C'était un vrai meuble en beau bois qui trônait dans un coin du salon. En fait il y avait surtout du bois: au milieu on voyait une toute petite fenêtre très bombée et il était bien sûr en noir et blanc. Mais pour moi c'était quand même miraculeux. Il ressemblait un peu à celui-ci dont j'ai trouvé une photo sur Internet.

Souvenir de mes 16 ans

Il y avait un présentateur que C. trouvait, suivant l'expression de l'époque "vachement bien". Les jeunes d'aujourd'hui diraient qu'elle "le kiffait" !. Je n'ai pas partagé son enthousiasme en le voyant. C'était un grand échalas un peu voûté au visage long, brun avec une mèche qui lui tombait sur le front, l'air assez sympathique quand même. Mais j'ai trouvé que c'était un vieillard: il avait bien 28 ou 30 ans ! Mon amie a paru un peu déçue de ma réaction. Moi je n'avais pas encore rencontré le prince charmant, mais si je l'avais rencontré, il aurait eu les traits de Gérard Philippe, que j'avais vu peu avant dans Ruy Blas au TNP !

Souvenir de mes 16 ans

J. présentait une émission scientifique et les parents étaient étonnés, mais ravis, de constater notre brutal engouement pour les sciences. Chaque mardi, nous nous retrouvions les yeux rivés sur le petit écran.

Un jour, C. m'a dit qu'elle avait envie d'écrire à J. Mais comme elle avait une écriture de petite fille et que la mienne avait plus de caractère, elle m'a demandé si je pouvais l'écrire pour elle. J'ai bien sûr accepté, heureuse d'être mêlée à une telle aventure. Elle a commencé par me dicter ce que je devais écrire, mais comme elle manquait d'inspiration, je suis passée très vite du statut de scribe à celui d'écrivain public. C'était moi qui suggérais ce qu'il fallait lui écrire et nous en discutions ensuite ensemble. C'était une lettre d'une jeune téléspectatrice avide d'apprendre, passionnée par l'émission et admiratrice de son talentueux présentateur. Nous avons très vite écrit une seconde lettre, puis une troisième, etc. Je revois le papier à lettres: rose doublé d'un fin papier fleuri.

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Comme si cela ne suffisait pas, l'enveloppe subissait une bonne douche de "Quelques fleurs" d'Houbigan avant de passer à la boîte au lettres. Et le tout partait pour l'ORTF, 15 rue Cognacq Jay, à Paris. Pendant plusieurs semaines tout le courrier adressé à la télé a dû empester le parfum, car celui-ci était très tenace et nous ne lésinions pas sur la quantité. Les lettres partaient régulièrement, à raison je crois d'une lettre par semaine (le même rythme que celui de l'émission).

Très vite j'étais passée (puisque c'était moi qui avais vite pris les rênes épistolaires) à un style plus intime. Je lui parlais de notre vie (de MA vie), C'était en quelque sorte le journal intime d'une lycéenne. J'essayais aussi de l'amuser, de le faire rire. Mais n'obtenant jamais de réponse, nous avons commencé à nous poser des questions. Lisait-il ces lettres. Peut-être qu'il les jetait sans les lire ou bien qu'une secrétaire jalouse les interceptait ? Alors j'ai eu - une fois de plus ;) - une idée géniale.

A l'émission, J. recevait des invités autour d'une table basse. Il suffisait donc de lui demander de frapper sur cette table avec la plat de la main. La main droite, si nos lettres l'amusaient et qu'il voulait que nous continuions à écrire, la gauche s'il voulait que nous cessions. Mais C. m'a fait intelligemment remarquer que cela allait nous poser des problèmes, car nous risquions de confondre la main droite et la main gauche sur l'écran, tout étant inversé. Nous avons donc parlé seulement de la main droite. S'il ne faisait pas le geste que nous lui demandions de faire, nous saurions qu'il fallait arrêter d'écrire.

Nous sommes arrivées 5 minutes avant le début de l'émission, ce jour-là. Notre coeur battait très fort quand la longue silhouette de J. est apparue sur l'écran. Avait-il reçu la lettre? Allait-il réagir ? Il ne s'est rien passé pendant le premier 1/4 d'heure, et nous étions très déçues. Mais soudain il a posé sa main sur la table comme pour souligner ce qu'il affirmait. Notre coeur s'est mis à battre encore plus vite, mais il pouvait s'agir d'un simple hasard. Toutefois quelques minutes plus tard, il répétait son geste, mais cette fois si violemment que le pauvre micro qui se trouvait sur la table a émis des sons discordants.

Souvenir de mes 16 ans
Souvenir de mes 16 ans

Malgré tout il continuait à ponctuer ses phrases de grandes claques sur la table. Si certains d'entre vous ont vu l'émission à cette époque, ne vous demandez plus pourquoi l'ingénieur du son était aussi incompétent. Celui-ci n'y était pour rien. Les responsables étaient deux petites lycéennes pleines d'imagination.

Je pense qu'il avait mis le cameraman - je crois qu'on dit cadreur maintenant - dans le secret, car au moment où il appuyait une dernière fois sa main sur la table, son visage est apparu en gros plan sur l'écran et il NOUS a fait un grand sourire et même un petit clin d'oeil de connivence. Nous étions aux anges...

Quand le père de C. est entré dans la pièce et qu'il a vu nos yeux briller d'émotion, il a dû se dire que nous avions vraiment la vocation des sciences et que finalement il pouvait espérer qu'on allait toutes les deux choisir la filière scientifique et non pas philo, comme il l'avait craint un moment.

Nous avions donc fait un grand pas en avant. Le contact, bien que virtuel, était établi. Alors nous avons joué le grand jeu et proposé un rendez-vous. Sans nous faire trop d'illusions, je l'avoue... A notre grande surprise, nous avons reçu, par retour du courrier, notre première lettre. Je revois encore la petite écriture aux jambages élégants et ces mots: "J'aimerais voir quelle curieuse petite bonne femme vous êtes" et puis la date et le lieu de rendez-vous (le jardin du Luxembourg à Paris) .

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Je crois que nous en avons dansé de joie. Mais très vite, nous nous sommes trouvées devant un cruel dilemme. Il n'y avait pas UNE petite bonne femme, mais DEUX !! En fait la jeune fille à qui il donnait rendez-vous n'était ni tout à fait moi, ni tout à fait mon amie, mais les deux à la fois. Nous ne pouvions tout de même pas avouer la supercherie et aller toutes deux au rendez-vous ... Mais si mon amie avait posé la question de savoir laquelle de nous deux irait au rendez-vous, c’était en fait purement pour la forme. Nous connaissions déjà toutes les deux la réponse. Cétait bien sûr la plus jolie des deux qui devait y aller.

Ah que n’aurais-je donné pour être aussi jolie qu’elle. Elle avait la peau très claire, des yeux bleus de saphir, des cheveux fins aussi blonds que ceux du Petit Prince, un sourire enjôleur de fausse ingénue et un corps fluet qui donnait une impression de fragilité. Et puis elle était déjà très coquette pour son âge et se maquillait en cachette de sa mère. Moi jétais une adolescente robuste et rondelette sans aucun charme et binoclarde de surcroît. Pendant toute mon adolescence j’ai souffert en me comparant à cette amie et à ma jeune soeur. J’entends encore les dames qui disaient de ma soeur: "Comme elle est jolie". Et puis elles se tournaient vers moi, gênées, en disant à ma mère "Votre aînée est très grande pour son âge. Et puis il paraît qu'elle réussit bien à l’école !". Ah comme j’aurais échangé une dizaine de centimètres contre un visage moins ingrat ! D’ailleurs mon obsession était de "rester vieille fille". Je m’étais peu à peu faite à l’idée quaucun homme ne voudrait jamais de moi, quand ma grand-mère m’a dit un jour: "Toute marmite a son couvercle". Elle aurait mieux fait de me dire que je n'étais pas si moche que je le croyais. Elle aurait pu me parler de beauté intérieure, etc. Mais non, jai vécu toute mon adolescence dans l’ombre de la beauté de mon amie et de ma petite soeur.

Bref il a été décidé que cétait mon amie qui se rendrait au rendez-vous. Il s’agissait maintenant de bien le préparer. Pas question de décevoir notre idole !

Qu'allait-elle mettre ? Nous nous sommes mises à vider sa penderie pour faire des essais.

Souvenir de mes 16 ans

Elle préférait une jupe serrée (qui faisait bien ressortir ses petites fesses) et un pull bien collant, qui ne laissait lui non plus rien à l'imagination. Je lui ai fait remarquer qu'elle n'allait pas faire le trottoir. Ses yeux bleus mont lancé un regard noir et j'ai senti que notre amitié était en train de se lézarder. Comme je proposais une jupe plissée et un corsage bien sage à col blanc, elle a levé les yeux au ciel, le prenant à témoin de mon ignorance totale sur le plan de la séduction. Nous avons fait un compromis et elle a choisi un petit ensemble écossais très élégant.

Il fallait aussi trouver un alibi. Là c'était dans mes cordes: quand il s'agissait de raconter des histoires au parents, je n'avais pas ma pareille! Donc "notre prof nous avait recommandé la lecture d'un livre qu'il fallait ABSOLUMENT lire et que nous n'avions pas trouvé à la librairie. Il fallait le commander et ça prenait 5 ou 6 jours. Dailleurs même si nous le commandions, il était très cher, alors mieux valait aller l'acheter d'occasion pour presque rien sur le Boulevard St-Michel (pas loin du Luxembourg)". C’était très valorisant: nous montrions que nous étions non seulement studieuses mais également économes. Ce n'était pas la première fois que mon amie allait seule à Paris et nous n'avons rencontré aucune difficulté. Sa mère travaillait ce jour-là et il suffisait qu'elle rentre avant son retour, pour bien montrer qu'il ne s'agissait que d'une course.

Sur le chemin de la gare, elle est passée se faire admirer. J'ai été déçue: elle avait bien mis l'ensemble écossais qui était très correct, mais elle s'était outrageusement maquillée et elle était perchée sur des talons aiguilles qu'elle avait dû chiper à sa mère. De plus elle laissait derrière elle une traînée de "Quelques fleurs" d'Houbigan qui rendrait les recherches aisées pour les chiens policiers, si jamais elle venait à disparaître ! Même moi, j'aurais pu facilement la suivre à la trace. Nous avons donc commencé à nous chamailler, mais elle avait peur de rater son train et elle m’a plantée là, dévorée d'angoisse. Qu'avais-je fait ? De quoi m'étais-je rendue complice ?

Avec un petit pincement au coeur, j'ai regardé le petit tailleur écossais disparaître au coin de la rue en se dandinant. J'ai connu ensuite pendant plusieurs heures les affres de l'inquiétude que j'allais connaître plus tard en tant que mère. Tous les scénarios me sont passés par la tête (j'ai toujours eu trop d'imagination).

1. Elle allait rater son train pour rentrer, et sa mère allait s'apercevoir qu'on lui avait menti.

En fait ce n'était pas tellement dramatique, alors je suis vite passée à autre chose.

2. Je me souvenais que ma mère disait souvent à propos d'un viol : "Elle l'avait bien cherché". C'est ce qu'on dirait si ce monsieur "abusait d'elle". Je l'imaginais l'entraînant dans un bar, la faisant boire. Ensuite il l'emmenait dans sa garçonnière et la violait sauvagement. Non, j'enlevais aussitôt le "sauvagement" et même le viol, car je me disais que ce ne serait pas trop difficile de la convaincre. Mais n'empêche que j'avais bien peur que ce rendez-vous ne se termine au lit ! Dans quelques semaines elle s'apercevrait qu'elle attendait un enfant. Le suborneur refuserait bien entendu d'endosser la paternité. Elle serait "fille-mère", sa mère folle de désespoir se suiciderait peut-être... et tout cela à cause de moi.

Souvenir de mes 16 ans

Jusqu'ici j'avais toujours été celle qui était la plus raisonnable (bien qu'ayant un an de moins qu'elle) mais cette fois-ci mon goût pour l'écriture l'avait jetée dans la gueule du grand méchant loup.

J'en étais là de mes réflexions quand j'ai entendu sonner à la porte. C'était elle, toute guillerette et avec plus d'une heure d'avance. Toutes mes craintes se sont évanouies et, comme Bécaud, je me suis dépêchée de lui demander. "Alors, raconte, comment ça s'est passé...etc.". Elle ne l'avait pas vu tout de suite et c'est lui qui s'était approché d'elle le premier (grâce, je pense, aux généreuses effluves de "Quelques fleurs" d'Houbigan). Il lui avait acheté une grosse glace.

Souvenir de mes 16 ans

Il lui avait parlé de son travail à la télé, de sa petite fille de 3 ans (dont nous ignorions l'existence) mais pas de sa femme (nous l'avons donc imaginé divorcé ou veuf. (Cela ne nous est pas venu à l'idée qu'étant marié il puisse faire la sortie des lycées...). En fait au bout d'une demi-heure environ, il l'avait quittée prétextant un rendez-vous rue Cognac-Jay. Elle semblait un peu déçue et m'a avoué qu'il lui avait dit l'air rêveur: "C'est drôle, je ne vous imaginais pas du tout comme ça ! ".

Alors je me suis dit que c'était en fait peut-être moi qu'il attendait... Je me suis dit aussi qu'il ne suffisait pas d'avoir un joli minois. Du coup quand je me suis ensuite regardée dans la glace, et je me suis trouvée moins moche :))

Publié dans Souvenirs

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Mariecapucine 19/07/2015 14:43

Aaahhh !!! j'ai dévoré ton texte, j'ai bu tes lettres et couru après le train en partance pour Paris !

Tout est là, tout est dit, tes 16 ans sont beaux, bien plus beaux que tu ne l'as toujours pensé, euh ! la fin en donne déjà le ton d'ailleurs et c'est tant mieux.

L'honnêteté de tes souvenirs, la pureté de tes sentiments et les histoires en boule de neige qu'on peut imaginer quand on a, comme toi, tant d'imagination ...

Tu m'as charmée et je n'ai même pas eu besoin de " Quelques Fleurs " de Houbigan.

Bravo Françoise, j'ai hâte d'en lire plein d'autres aussi savoureux.

arlette 15/04/2015 03:07

quel bon souvenirs que ces flies de jeunes filles
merci et bises

vivi 12/04/2015 17:25

Quelle aventure !! Cela me fait bien réfléchir : ma fille a 16 ans aujourd'hui :o)

flipperine 12/04/2015 17:13

quelle histoire et il ne faut pas se dévaloriser