L'officier allemand

Publié le par Françoise Andersen

Je suis née en 1938, en région parisienne, et mon enfance a été marquée par la seconde guerre mondiale. Un des souvenirs les plus nets de cette période est celui d'un homme, dont je n'ai jamais connu le nom et qui a toujours été pour moi "l'officier allemand". Il logeait à une cinquantaine de mètres de chez nous, dans une grande demeure appartenant à une entreprise de travaux publics. Celle-ci avait fermé, après le départ, sous les drapeaux, de son patron et de ses employés. Une partie de cette maison avait été réquisitionnée pour cet officier. La femme de l'entrepeneur devait donc subir sa présence et elle déplorait cette réquisition, mais je ne l'ai jamais entendue se plaindre de lui. Elle le disait très discret et courtois. Mes parents étaient les locataires de cette dame et nous habitions dans l'une des deux petites maisons jumelles bâties de chaque côté d'un grand porche, à l'entrée de la propriété. Le soir, quand l'officier rentrait, on entendait le grincement de la porte cochère, suivi du bruit cadencé des bottes sur les pavés.

Photo d'un offficier allemand trouvée sur Internet

Photo d'un offficier allemand trouvée sur Internet

Aussitôt l'ambiance changeait dans la cuisine et se chargeait d'angoisse. Ma mère se dépêchait d'éteindre le vieux poste de radio qui était branché sur la BBC, chaîne anglaise qu'il était interdit d'écouter. Elle refermait ensuite précipitamment la porte du placard, où il était caché. Le Général de Gaulle dirigeait, depuis Londres, l'action de la Résistance française, avec un groupe de Français. Ces hommes avaient, comme lui, fui le régime du maréchal Pétain, qui collaborait avec l'Allemagne nazie. Je me souviens des messages codés du genre "Les carottes sont cuites", brouillés par l'ennemi, qui tentait de les empêcher d'arriver jusqu'aux résistants, qui attendaient ces ordres pour mettre en oeuvre des sabotages, etc. C'est d'ailleurs un message de ce genre qui a déclenché le Débarquement. Ces messages ne concernaient pas mes parents, mais je pense qu'en les écoutant, ils reprenaient espoir. Quelque chose était en marche et allait mener à la Libération.

Un soir, l'officier allemand a frappé soudain à la porte vitrée de la cuisine qui donnait sur une notre petite cour. Normalement cette porte menant sous la porte cochère était fermée à clé, mais ce jour-là elle était apparemment restée ouverte. Il s'est excusé de cette intrusion et a demandé s'il pouvait acheter des oeufs. Il avait vu que nous avions un poulailler avec quelques poules. Son regard s'est tout de suite porté sur le poste de radio que maman n'avait pas eu le temps de cacher. J'ai vu l'effroi dans le regard de mes parents.

L'officier allemand

L'officier a alors fait mine de n'avoir rien vu et il m'a fait un gentil sourire, comme pour me dire: "Ne crains rien". Depuis ce, jour j'ai su que cet homme n'était pas méchant et qu'il était pris malgré lui dans cette guerre. Mes parents m'avaient toujours dit que je ne devais pas lui parler, qu'il était dangereux. Il aurait pu l'être en effet pour nous, s'il avait appris l'existence de mon oncle, qui était dans la Résistance. (voir note et photos à la fin).

Je comprends donc que mes parents aient eu peur qu'il me pose des questions. Ils me l'avaient donc presque décrit comme un ogre qui mange les petits enfants.

Un jour, je jouais dans la cour et la porte était restée ouverte pendant que maman était allée parler à la femme de l'entrepreneur. J'ai entendu le bruit des bottes sous le porche et j'ai vu l'officier passer. Il s'est arrêté, m'a souri et a dit: "Je peux ?" avant de s'avancer vers moi dans la cour. Il m'a demandé le nom de ma poupée et nous avons échangé quelques mots. Puis il s'est accroupi devant moi et m'a parlé de lui. Je n'ai pas tout compris car, parfois, il se mettait à parler allemand. Il était musicien et malgré mon jeune âge, j'ai senti que c'était bien malgré lui qu'il portait cet uniforme ennemi.

L'officier allemand

Il m'a dit que j'étais une jolie petite fille et a ajouté, en me caressant doucement les cheveux, qu'il avait lui aussi une petite fille de mon âge. J'ai lu alors dans ses yeux une immense tristesse et une larme a glissé lentement sur sa joue. Ma mère est arrivée. Il s'est levé d'un bond, comme pris en faute, a claqué des talons, et l'a saluée. Je ne l'ai plus jamais revu. J'ai appris plus tard qu'il avait été envoyé au Front de l'Est. J'espère qu'il n'y est pas mort et qu'il a pu retrouver sa fille. Il lui a peut-être parlé d'une petite Française de quatre ans, qui est maintenant une mamie de 77 ans, qui se souvient encore de lui.

Note:

>>François ROCHEX a appartenu à un groupe de résistants rattaché à "Libé Nord" jusqu'au 22/10/1944 sous les ordres d' André Bataillard alias commandant "Martin" << Source Google

Mon oncle arrive ici, tout guilleret, en octobre 2011, à la réception organisée en son honneur, par la mairie de sa ville (Nogent-sur-Oise), à l'occasion de son centième anniversaire.

L'officier allemand
Avec sa fille Nellie Rochex et le maire de Nogent-sur-Oise

Avec sa fille Nellie Rochex et le maire de Nogent-sur-Oise

L'officier allemand

Publié dans Souvenirs

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Commenter cet article

Alba 29/08/2015 23:21

J’aime toujours autant lire tes histoires !

Mariecapucine 21/07/2015 03:25

Ce récit me touche beaucoup car il en appelle un autre que je ne dirai pas en entier mais qui parle d'une jeune mère ( ma mère ) de 29 ans et son 1er enfant qui avait 2 ans. Mon père était parti sans que ma mère sache où, la laissant à Château-Thierry, seule avec leur fils. Les Allemands sont dans la grande maison bourgeoise qui jouxtait la petite maison de mes parents. Maman aimait à me raconter que pas un seul soldat avait été discourtois avec elle et que parfois, elle en voyait qui jouaient avec son petit René, un petit enfant blond aux yeux bleus qui leur rappelait peut-être aussi leurs propres enfants. Maman disait qu'ils offraient du chocolat à René et qu'elle se sentait presque plus en sécurité qu'après son retour d'exode ( des mois plus tard ) où elle a vu des Français de sa propre ville, pénétrer dans la grande maison bourgeoise pour y voler sans scrupules.
Félicitations à ton Oncle qui porte en lui une très grande générosité et qui fait plaisir à voir du haut de ses 100 ans; il est encore très bien de sa personne et son sourire doit encourager plus d'un.
Voici un Humain comme il est bon et si rare de rencontrer.
Merci pour ce formidable récit Françoise !

Francois Lagane 20/07/2015 16:51

Joli récit.